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Bombing Science : Pour commencer, dis-nous qui tu es, d’où tu viens, etc…
 

Je m’appelle Songe, j’ai 36 ans,  j’ai grandi en banlieue parisienne. Tout jeune j’aimais bien dessiner, j’ai appris à lire en bouquinant des BD. Puis le graffiti est arrivé et j’ai tout de suite été fasciné. 
Les informations étaient moins accessibles à l’époque, alors il fallait explorer les choses par soi-même. Ça m’a pris pas mal de temps. En chemin j’ai rencontré des personnes avec qui je m’entendais bien, et je suis rentré dans leur groupe, les Val, c’est des gens de mon secteur. On a fait pas mal de sorties ensemble, une belle époque. Vers 2000 j’ai retrouvé Legz, que j’avais croisé à mes débuts, on s’est mis à peindre ensemble et de fil en aiguille je suis rentré dans son groupe les DSK. Pendant toutes ces années j’ai pu explorer differentes facettes du graffiti, le tag, le throw up, le wildstyle, la 3D, les persos, les trains… Pendant quelques années, j’ai changé mon nom en signant Trybe, puis je suis revenu avec mon nom d’origine, Songe.
Bref, 20 ans après je continue à peindre avec le même enthousiasme qu’a mes débuts.

 

Bombing Science : S’il fallait choisir un terme pour qualifier ton style, ce serait lequel et pourquoi?
 
Éclectique, parce que j’aime bien essayer des choses différentes. J’ai une base plutôt classique. Une partie de mon travail est très attaché à la lettre inspiré par Bando, Bates Dare, Miste… l’école de la lettre pure . 
Quand je suis rentré DSK, Shike et Legz m’ont pas mal boosté à approfondir mon travail de lettre. Et à me jeter des pierres lorsque je faisais mal mon boulot.
Je dessine beaucoup avant d’aller devant un mur surtout les lettres… Je pars du tag, c’est mon échauffement, je noircis 3 ou quatre feuilles et quand mon poignet est bien souple, que j’ai trouvé le flow et l’enchainement qui me plait, je grossis les traits, travaille mes courbes, les formes et contreformes et la dynamique de l’ensemble. Ça peut prendre plusieurs heures. Parfois 2 jours juste pour mon sketch… ca m’évite de trop me répéter et de vraiment approfondir chaque ligne qui compose mon nom.
Du coup j’ai l’impression que chaque peinture est différente… Je fonctionne par séries.
Il y a quelque temps je commençais par la lettre centrale et j’ajoutais les autres lettres ensuite… 
Puis j’ai commencé à tracer une ligne horizontale en construisant mes lettres autour. 
Plus tard je me suis amusé à tracer une ligne qui séparait chaque lettre en deux, j’appelais ça “double lettre”,  j’y ajoutais une ombre portée. C’est un peu comme si j’avais plié mes formes, alors pour aller plus loin je me suis mis à travailler les lettres comme si elles étaient en “papier”, je retourne mes formes, je les plis, un peu comme un origami. J’aime bien ajouter des ombres, des lumières, des matières pour “décoller” le lettrage du mur, lui donner vie.

 

Bombing Science : Tu te souviens de ton premier contact avec le graffiti et ce qui t’a attiré vers cette culture/art?
 
Mon premier contact avec le graffiti était à l’école en 1989. Mon voisin gribouillait des signes incompréhensibles sur une feuille, cela a attiré ma curiosité. On aurait dit un code secret… je lui ai demandé qu’il m’explique, et le graffiti est entré dans ma vie. J’ai fait le rapprochement avec ce que je voyais sur les murs et c’était parti… Il m’a fallu un peu de temps avant de connaitre vraiment cet univers. Il y a avait moins d’infos à disposition à l’époque; il fallait vraiment se bouger pour chopper les informations. Donc pour répondre à ta question, c’est le côté secret, underground, qui m’a attiré…
Bombing Science : Vu de l’extérieur, le style de graffiti français est très particulier : très propre, plus près de l’illustration, soucis du détail… ça contraste beaucoup avec ce qu’on peut voir ailleurs dans le monde, surtout en Amérique. Qu’est-ce qui explique selon toi ce style français?
C’est difficile pour moi de parler d’un style français car je manque de recul. Les images circulent tellement vite depuis une dizaine d’années que je pense que l’identité de chaque pays s’est un peu dissoute… Et puis l’image d’un pays que l’on se fait de l’extérieur ne reflète pas toujours la réalité. Les médias graffiti (internet mag, livres) mettent souvent en avant un type de peinture, le plus abouti, le plus esthétique. Et certains graffeurs savent se mettre en avant en utilisant ces médias. Alors c’est pas évident de se faire une idée juste de l’activité et du style d’une région avant de l’avoir visitée… et c’est plutôt bien parce que çà nous pousse à voyager !!!
Moi par exemple, je me sens plutôt ignorant de se qui se passe au Canada. J’ai vu de belles prods, avec une école de la lettre proche de se qui se fait à New-York, Et également une grosse scène “bombing” avec du tag, du flop, des trains de fret. Mais je suis pas sur de pouvoir dire ce qu’est le style canadien…
A Paris, on a toujours eu une scène tag très importante, avec des kings comme Boxer, Click, Colorz et plus récemment O’clock. Côté graff, on est longtemps restés sur une base de lettrages classiques importés de la scène New yorkaise, et puis il y a toujours eu des électrons libres comme Lokiss, Popay, Nacsio ou Honet qui ont poussé certains graffeurs à prendre des directions différentes. La mentalité aussi est particulière, la compétition est très importante et se transforme souvent en guerilla urbaine.
On a également eu quelques personnes qui ont vraiment poussé le travail du personnage, plus que dans d’autres pays… Nous avons eu des maitres du B.Boy style comme les BBC et des gens comme Mode2 qui a ouvert la voie dans un style illustratif. Puis Numéro 6 (PCP), Popay (P2B) ou plus récemment les DMV qui ont décidé de centrer leurs recherches sur l’originalité et surtout la technique en travaillant les volumes et les matières.
Alors, je pense que ça a poussé et motivé les plus jeunes a continuer dans cette direction… D’une manière générale j’apprécie les peintres qui sortent des sentiers battus et qui tentent des choses. 

 


 

Bombing Science : C’est vrai que l’on peut avoir une vision déformée d’une scène graffiti, vue de l’extérieur. Juste pour jouer, décrit nous un peu le style graffiti de ces pays/régions, vue de la France…
 
Je vais avoir du mal à répondre à cette question, cela reviendrait à mettre ces pays dans des cases et c’est pas un truc que j’aime faire… 
– Brésil : 
Je dirais un style coloré, plus personnel qu’ailleurs, pas mal de personnages, une liberté plus grande de peindre… 
Et plus de tolérance de la part des populations.
 
– USA : 
Tu parles d’une grande région!!! New-York a pas mal brillé pendant des années et puis c’est quand même la mecque, ils ont posé les standards, le flow des lettres les couleurs le B-boy style, il y aurait beaucoup à dire… Mais j’ai l’impression que c’est plus calme aujourd’hui… à part dans la rue… de beaux tags et de beaux flops!!! Il y a eu une belle énergie du coté de LA avec les MSK, respect, ils nous on mis une belle claque!
– Scandinavie : 
Ils peignent des trains là-bas!
 
– Russie : 
Des styles bien barrés, sans doute trop de vodka… 
Je crois que ça illustre bien ce que je te disais auparavant, milles excuses au Brésil aux USA, à la Scandinavie et à la Russie, je crois qu’il est vraiment temps d’aller voir sur place ce qui s’y passe. Je ne peux pas compter sur internet pour connaitre vraiment l’âme d’un pays et de ses habitants. Il faut le vivre et il faut le peindre…
Ca fait de beaux voyages en perspective…
Au final ,c’est ça qui me plait dans le graffiti, ça te donne l’énergie et la curiosité d’aller explorer ce qui se passe ailleurs…

 

Bombing Science : Tu dis que les images circulent plus vite qu’avant… est-ce que tu crois que l’arrivée d’Internet a été bénéfique pour le graffiti ou lui a plutôt nuit?
Disons qu’avant, pour voir des peintures, soit tu te déplaçais soit tu pouvais voir des murs dans les magazines et les livres. 
En plus des bibles comme Subway Art et Spraycan Art, en france, on eu la chance d’avoir pas mal de publications. Il y a eu les premiers fanzines : Intox, 400 ml, Xplicit Grafx, Graff It… et des publications dans les magazine hip hop comme Radical, The Source, Get busy … coté livre Paris Tonkar, Kapital… J’ai toujours été curieux de voir ce qui ce passe, alors à l’époque, les publications, je les attendais… 
Puis internet est arrivé. Il y a eu une première vague avec les sites perso, puis pas mal d’activités sur les forums enfin plus récemment, les derniers supports comme Blogger, Flickr, Tumblr…
C’est devenu plus simple de montrer son travail et de le diffuser.  Ce qui est appréciable quand tu vois la durée de vie d’une pièce, qu’elle soit légale ou non. Et puis on est passé d’une diffusion locale à un truc international… La globalisation je crois que nous, les graffeurs, on a bien assimilé!!!! C’est assez génial de pouvoir voir ce qu’il se passe de l’autre coté de l’océan en quelque clicks…Mine de rien cela crée du lien et de la cohésion dans notre mouvement. Et puis c’est un média riche : texte image vidéo, interaction, les possibilités sont énormes. On commence tout juste à exploiter ce support…
Par contre, c’est pas toujours évident de s’y retrouver dans la masse d’informations qui circule. Il y a une logique de surconsommation sur le net. Les blogs, flickr, tumblr ne sont pas des plateformes qui ont  été conçues pour que l’on s’arrête sur une pièce… On prend connaissance de la dernière nouveauté et on click suivant, génération zapping!!!!
Le piège c’est de se dire que ce que l’on voit sur le net est le reflet de la réalité… Il suffit de changer de pays pour se rendre compte que la scène graffiti d’un pays est très différente de se que l’on en voit sur le net. 
Ça peut rendre les graffeurs moins créatifs, avec cette source intarissable d’inspiration. C’est plus difficile de sortir du lot et d’arriver avec quelque chose de nouveau…
Et je dis ça aussi pour moi, quand je vois une belle peinture mon oeil l’enregistre et je risque de me laisser influencer malgré moi… C’est la raison pour laquelle j’essaie de plus en plus de me définir une direction propre et de m’y tenir, de manière à développer un travail plus abouti, plus personnel donc plus original… enfin, c’est ce que j’essaie de faire… j’ai encore du chemin!
Et puis il y a d’autres manières d’utiliser le net qui permettent d’enrichir son travail.
Par exemple dernièrement, avec mon pote Red on a décidé de peindre un fond “encre liquide”, tu sais l’effet que produit l’encre au contact de l’eau elle se diffuse en faisant des arabesque.  En cherchant sur le net j’ai trouvé un photographe qui travaille sur ce thème : Shinici Maruyama… ses photos m’ont permis de bien étudier l’effet que je recherchais.
Mais bon, au final internet n’est qu’un média, à chacun de voir s’il veut l’utiliser et comment… Ça ne change pas grand-chose à l’essentiel : le plaisir de peindre.

 

Bombing Science : Une histoire folle qui t’es arrivée pendant que tu peinturais?
Quand je peignais des trains, je me rappel d’une scène qui m’avait marquée. 
A l’époque on avait pour habitude de vider nos bombes dans le dépôt et de les laisser dans un des wagons. Comme ça on repartait les mains vides et on ne laissait pas d’indices.
On avait peint en matinée, tout c’était bien passé, et je me rappel un de mes acolytes qui met les bombes vide dans le train juste derrière les portes, d’un geste machinal il les laisse “debout”. 
Le lendemain soir vers 18h, j’attends le train à la gare . J’avais peint sur les portes. Mon panel arrive. Je prends mes photos à quai, les portes s’ouvrent, et sidéré je vois les bombes de peinture toujours debout et les gens apeurés qui contournent l’amas de bombes en descendant du train, prenant garde de ne pas les renverser… Ça m’a fait tellement rigoler que j’ai pas eu le réflexe de prendre une photo de la scène.

 

Big up à mes compagnons de peintures, les VAL les DSK et tout ceux avec qui j’ai partagé le plaisir de peindre.

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